Deloitte et le Français Docaposte viennent de publier un livre blanc consacré à la fraude et à l'intelligence artificielle dans la banque et l'assurance, exhibant le concept de « pare-feu de confiance », pensé pour sécuriser la preuve numérique face aux deepfakes.

Après le contrat de confiance, voici le pare-feu de confiance ! Il fut un temps où reconnaître une arnaque tenait presque du bon sens. Une voix un peu trop robotique au téléphone, un document mal scanné, et l'alarme dans notre petit cerveau sonnait. Cette époque est révolue, la faute à une intelligence artificielle générative qui permet désormais de produire, plus vite et à moindre coût, des voix, des visages ou des documents toujours plus réalistes. Les entreprises anglaise et française Deloitte et Docaposte ont publié, ce mardi 15 septembre 2026, un livre blanc dans lequel elles proposent une nouvelle grille de lecture, baptisée « pare-feu de confiance ».
Comment Docaposte et Deloitte veulent protéger les banques et assurances face à la fraude dopée à l'IA
4,2 milliards d'euros de fraude aux paiements ont été recensés dans l'Espace économique européen sur la seule année 2024. Une facture gigantesque, et qui risque de grimper encore. Grâce à l'IA générative, il devient possible d'imiter la voix d'un proche, de recréer un visage à partir de quelques photos ou de reproduire une signature, le tout en quelques minutes et à moindre coût. Des faux qui, hier encore, exigeaient un vrai savoir-faire, et qui sont désormais à la portée de bien plus de monde.
Jusqu'ici, la parade des banques et assureurs consistait surtout à empiler les vérifications, avec la pièce d'identité, le justificatif de domicile, l'appel de contrôle... L'idée étant que plus on demande de documents, plus on limite les risques. Sauf que ces mêmes documents, aujourd'hui, peuvent être falsifiés en quelques clics grâce à l'IA. Et voilà qu'un justificatif de domicile trafiqué ou une pièce d'identité truquée ne sautent plus forcément aux yeux. Le vrai enjeu n'est donc plus de collectionner les papiers, mais de pouvoir prouver, preuves à l'appui, que la personne au bout du fil ou de l'écran est bien celle qu'elle prétend être.
C'est un peu la lecture de départ que nous faisons du livre blanc cosigné par le cabinet britannique Deloitte et la filiale numérique de La Poste, Docaposte, dévoilé mardi. Leur message est le suivant : il ne s'agit plus de détecter le faux au moment où il se présente, mais d'être capable de prouver le vrai bien après coup. Concrètement, si un client conteste une opération, ou si un régulateur vient vérifier les dossiers, la banque doit pouvoir ressortir, parfois plusieurs années plus tard, la preuve que tout s'est bien passé dans les règles.
Le fonctionnement du pare-feu de confiance imaginé par Deloitte et Docaposte expliqué
Dans le détail, ce pare-feu de confiance repose sur cinq vérifications à effectuer à chaque étape sensible d'un parcours client. D'abord, il faut s'assurer de l'identité de la personne, puis vérifier qu'elle a bien le droit d'agir en son nom (son mandat, par exemple pour un compte joint ou une procuration), ensuite obtenir son accord explicite (le consentement), l'informer clairement de l'opération réalisée (la notification), et enfin conserver une trace fiable et datée de tout le dossier (l'archivage électronique probant). Cinq maillons d'une même chaîne, qui doivent servir en cas de litige.
L'idée n'est pas de blinder chaque interaction, ce qui rendrait l'expérience client insupportable, mais de cibler les moments à fort enjeu, comme le changemen de bénéficiaire d'un compte, la résiliation d'un contrat, la modification d'une clause en assurance-vie, ou encore le traitement d'un sinistre. Ce sont précisément ces actes que les fraudeurs cherchent à détourner, faute de contrôles suffisamment robustes aujourd'hui. Le livre blanc propose donc de doser le niveau de vérification selon ce qui est en jeu : un niveau faible pour une simple mise à jour de coordonnées, un niveau substantiel pour une opération plus engageante, et un niveau élevé, avec les vérifications les plus poussées, dès qu'un droit, une somme d'argent ou tout un patrimoine peut basculer.
Dans le livre blanc, Julien Maldonato, associé chez Deloitte France, explique qu'à ses yeux, savoir qui possède un compte ne dit rien de la façon dont une opération donnée a été effectuée. Par exemple, qu'un compte appartienne bien à telle personne n'indique pas si c'est vraiment elle qui a demandé un virement, ou si quelqu'un a usurpé son identité pour le faire à sa place. L'enjeu, insiste-t-il, est de pouvoir reconstituer plus tard qui était aux commandes, sous quelle autorisation et sur quel document précis, parfois longtemps après les faits. Loïc Balaÿ, directeur du marché Assurance chez Docaposte, va dans le même sens : pour lui, le portefeuille numérique européen doit justement permettre de vérifier ces éléments d'identité dès le début du parcours, un peu comme une carte d'identité numérique déjà validée, pour mieux protéger les établissements tout en simplifiant les démarches côté client.
La réglementation européenne pousse les banques et assureurs à s'adapter
Nous ne verrons pas ce virage comme un caprice de consultants en mal d'inspiration. Il semble s'inspirer du mouvement réglementaire européen bien réel et déjà enclenché. On peut évidemment évoquer le règlement eIDAS 2.0, qui encadre justement l'arrivée de l'EUDI Wallet, le futur portefeuille numérique européen dans lequel chacun pourra stocker son identité, ses diplômes ou ses justificatifs, une fois vérifiés, pour les réutiliser ensuite d'un service à l'autre. Fini, donc, la corvée de rescanner sa pièce d'identité à chaque nouvelle démarche. Une fois l'information validée dans le portefeuille, elle deviendra une preuve fiable qu'on pourra présenter partout, sans repartir de zéro.
Ce fameux portefeuille numérique deviendra même obligatoire à accepter pour les banques et assureurs à partir de décembre 2027. Dès lors, un client pourra présenter son identité déjà vérifiée via l'EUDI Wallet, et l'établissement n'aura plus le droit de refuser cette preuve. Il reste un peu plus d'un an aux établissements pour s'organiser. En parallèle, le règlement européen anti-blanchiment AMLR va durcir les contrôles anti-fraude et anti-blanchiment, ce qui obligera les banques à vérifier plus rigoureusement qui sont réellement leurs clients. Un autre texte, certes moins médiatisé mais tout aussi structurant, le règlement d'exécution du 16 décembre 2025, fixe les règles techniques pour que l'archivage numérique des dossiers ait une vraie valeur de preuve devant un juge, un maillon que le livre blanc juge trop souvent sous-estimé dans la chaîne de preuve.
Sur le terrain, Deloitte jouera son rôle, qui consistera à aider les banques et assureurs à identifier les chantiers prioritaires et à chiffrer ce que ça va leur rapporter (ce qu'on appelle un « business case »). Docaposte, s'occupe elle de la partie technique, avec des outils déjà certifiés et conformes à la réglementation européenne : identité numérique, signature électronique, envoi de courrier recommandé en ligne et archivage sécurisé. Les deux partenaires se donnent désormais 90 jours pour repérer les parcours clients les plus exposés à la fraude et lancer des premiers tests, sans oublier de prévoir des alternatives pour les clients moins à l'aise avec le numérique. La promesse, c'est moins de fraude, moins de litiges, une expérience client plus fluide, et une preuve numérique qui devient un vrai atout pour l'entreprise plutôt qu'une simple paperasse administrative.